Oblérond, joyau humain
D’un pas lourd mais rapide, Torhak s’avança avec sa suite vers la grande porte. Les gardes ne parurent pas être surpris de voir un Orc, malgré que ce soit une chose inhabituelle. Un garde s’avança et s’inclina respectueusement vers l’Orc qui le dévisagea un instant. Après les formules de politesse habituelles, l’Orc se présenta.
- Je me nomme Torhak, fils de Garinor, général principal des armées orcques de Gladgur. Par ordre du Roi, j’ai pour mission de me rendre en vos murs afin de discuter du destin de nos nations.
Il lui remit un document signé par la main du roi orc. A la vue de ce manuscrit, le garde lança un ordre et les lourdes portes en bois s’ouvrirent dans un bruit assourdissant, en soulevant la poussière qui jonchait le sol. Le garde s’effaça pour laisser passer l’émissaire suivi de sa suite. Or, ceux-ci allaient pénétrer pour la première fois dans une ville étrangère. Ils s’attendaient à arriver dans une ville miteuse et pauvre, comme ils en avaient traversé des dizaines depuis le début de leur voyage. Tandis que le pont-levis s’abaissait, ils jetèrent un coup d’œil en direction de la ville. Mais ils furent agréablement surpris. Tout paraissait harmonieux, même les plus petites maisons avaient un charme que l’on ne retrouvait ailleurs. De nombreux arbres ornaient la ville, ajoutant une touche de nuance sombre aux couleurs claires et lumineuses des bâtiments. Le contraste était idéal et la couleur blanche semblait dominer partout. D’ailleurs, la ville était surnommée « La Ville Blanche ».
- Bienvenue à Oblérond, Maître Torhak, lança le garde en direction des Orcs dépités, tandis que le pont-levis touchait le sol. Un nouvel amas de poussière fut levé et se dissipa au moment où les Orcs entrèrent dans la ville.
- Le Roi ne pourra vous recevoir, vous aurez à traiter avec son plus fidèle conseiller, le Maître Isintor. Il vous recevra dans la salle du Conseil du Palais, dit le garde, hésitant. Les Orcs traversèrent la ville d’est en ouest. Tout le long du chemin, ils admirèrent les merveilles architecturales que les Humains étaient capables de produire. Malgré leur alliance avec ces derniers, ils n’avaient encore eu l’occasion de se rendre à Dalgeras. D’ailleurs, depuis la guerre contre les Trolls, les Orcs eurent de moins en moins de contact avec les Humains. De manière générale, ils les trouvaient souvent réticents pour les aider dans une quelconque et lointaine guerre. Après avoir parcouru non loin de deux lieues, les Orcs virent enfin se dresser les tours du château. Des gens y entraient et sortaient régulièrement ; une intense activité régnait dans les environs. Les Orcs virent passer des médecins, armés de toute sorte d’outils qui ressemblaient plus à des outils de torture qu’à des objets destinés à soigner et soulager les patients. Torhak se dit que dans le domaine de la médecine, rien n’égalait le chamanisme. Il se présenta avec sa suite à l’entrée du château. Les gardes paraissaient nerveux et regardèrent distraitement le papier que leur tendit l’émissaire orc. De toute manière, ils savaient à peine lire.
Isintor le Sage
Torhak se dirigea directement vers la salle qu’on lui indiqua. Après avoir marché à travers un long et sombre couloir, il atteignit finalement la porte de la salle. Il se présenta pour la troisième fois et tendit une fois de plus son parchemin. L’un des gardes passa sa tête par la porte et dit quelques mots. Après un temps qui parut interminable, le garde annonça qu’il allait entrer mais que sa suite devait attendre son retour. Torhak acquiesça. La lourde porte en bronze tourna alors lentement sur ses gonds. Un halo lumineux éclairait l’entrebâillement de la porte tandis que l’Orc entrait dans la pièce. Celle-ci était très grande, ronde et percée de multiples et longues fenêtres qu’encadraient de lourds rideaux pourpres. Cette pièce était très sombre et par endroit très lumineuse, grâce à la disposition des fenêtres et des luminaires. Des gradins ornés de coussins confortables faisaient la moitié d’un tour de la pièce, comme les théâtres anciens. Un rond de trois mètres de rayon était placé au bas des gradins. Sur ce rond était peint le blason du Roi d’Oblérond, une épée et un écrou, symbolisant la force et la technologie des Humains. Une voix forte cria alors :
- Entre, Torhak, fils de Garinor. Nous n’attendions plus que toi. Il s’assit et remarqua qu’un représentant de chaque grande race était présent. Seuls manquaient les Trolls et les Cyclopes. Ils n’avaient pas répondu à l’appel. Leurs tensions envers les Orcs étaient trop grandes et un conflit aurait été inévitable. Or, ce n’était pas là le but du Conseil. De plus, il fut demandé de respecter une trêve durant toute la durée du Conseil. Et il était prévu que celui-ci dure plusieurs jours car plusieurs questions importantes devaient y être soulevées.
Une porte semblable à la première porte, située de l’autre côté de la pièce par rapport au centre de la pièce, s’ouvra et un personnage trapu, habillé d’une longue robe bleue surmontée d’un capuchon, apparut. Il s’avança au centre de la pièce et scruta les émissaires l’un après l’autre. Il les connaissait personnellement pour la plupart. Il rejeta son capuchon en arrière, dévoilant un visage chauve et balafré. Malgré sa petite taille, il était robuste et nombreux furent les ennemis qui le craignaient. De plus, il connaissait très bien la magie de la Vie et de la Mort, les deux magies opposées mais complémentaires. Il fut soulagé de ne pas voir de Troll ni de Cyclope, car il s’est fait défigurer lors de la bataille d’Herudor et détestaient les Trolls et les Cyclopes plus que tout depuis ce jour. Il parut méditer un instant puis il parla, avec une voix grave.
- Vous deviez normalement rencontrer le Roi Durun ce matin. Mais il souffre d’un malaise inconnu. Une clameur s’éleva dans son auditoire. Il reprit, semblant ignorer les questions et les remarques.
- Mais rassurez-vous, il sera rapidement remis sur pied. En ce moment-même les meilleurs médecins du royaume s’efforcent de le soigner. Nous commencerons donc le Conseil sans lui. Avant tout, je tiens à me présenter. Je suis Isintor, dit le Sage, premier conseiller du Roi Durun et grand Duc de Thynelien. Vous pouvez avoir toute confiance en moi car le Roi parle par ma bouche. Je ne suis ici que pour traduire ses propres souhaits. Bien, ceci étant dit, entrons directement dans le vif du sujet. La question d’aujourd’hui aura trait aux grands oiseaux qui ont envahi Myrenas. Ces oiseaux, que l’on nomme Dragons sont apparus de nulle part afin de semer la terreur et la mort sur nos terres. Jamais auparavant personne n’aperçut de telle créature, hormis les affreux Argoriens et les monstres sanguinaires qui habitent la forêt noire d’Ariendyl.
Un grand personnage habillé de vert et de brun se leva. Nul ne le remarqua, tant il ne fit aucun bruit dans ses déplacements. Il avait une longue chevelure dorée et portait quantité de colliers et bracelets. Son regard était perçant et ses oreilles pointues et dressées vers le ciel. Il paraissait très jeune mais avait pourtant vu défiler des décennies. Sa sagesse venait en partie du savoir des arbres et sa propre expérience. L’Elfe fixa Isintor en pointant un doigt sur ce dernier. Il prit la parole, d’abord en langue elfique, puis en langage commun, afin que tout le monde le comprenne.
- Comment osez-vous dire une chose pareille ? La forêt d’Ariendyl n’est pas plus noire que l’âme d’un Elfe. Les animaux qui la peuplent sont tout autant des créatures respectables que vous. Ne jugez point ce que vous ignorez, Maître Isintor.
Il se rassit. Tous l’observèrent un moment puis se tournèrent vers Isintor attendant sa réponse. Celui-ci n’avait pas l’habitude de se laisser faire mais la gravité du Conseil lui dicta de ne rien répondre. Il poursuivit, en regardant l’Elfe dans les yeux.
- Soit ! Nous avons des raisons de penser que Nergoroth cherche à nous nuire. D’après les Elfes, ces derniers temps, ce dernier paraît s’agiter.
- Et comment les Elfes peuvent savoir ce genre de choses. Nergoroth est un Dieu et nulle ne les a jamais vus, dit l’émissaire nain.
- Je le sais bien, Maître Borgluyn, dit Isintor. Mais les Elfes, en tant que Gardiens de l’Orbe, ont des contacts avec Myrenas, le Grand Créateur.
- Avaient des contacts, reprit l’Elfe, qui fixait toujours le conseiller du Roi.
- Que voulez-vous dire, Eglaÿn ?, répondit Isintor, qui lança un regard noir vers l’émissaire elfe.
- Nous n’avons plus de contact avec Myrenas depuis quelques temps. Et lors de notre dernière rencontre, il nous est apparu bizarre. Si les paroles peuvent mentir, nul sentiment ne peut tromper le cœur et l’esprit d’un Elfe. Or, il semblait s’agiter à l’idée que tous, nous chassâmes les Dragons. Il en est même arrivé à maudire tout son travail. Nous le pressâmes de questions mais il s’en fût en nous assurant que tout allait bien. Nous ne l’avons plus revu depuis. Il y a bien six mois que cela s’est passé. Or, il venait quasiment tous les mois nous rendre visite. Mais nous ne sommes pas dupes, et dans notre grande sagesse, nous avons peut-être trouvé ce qui le préoccupait, et surtout ce qu’il compte faire à présent. Je suis venu ici principalement dans le but d’éclaircir ce mystère.
- Cette question n’est pas à l’ordre du jour et sera peut-être traitée dans les jours à venir ! Revenons à nos Dragons, dit Isintor qui semblait s’irriter de plus en plus à mesure que l’Elfe parlait.
- Ne pourrions-nous pas les laisser en paix, vos Dragons ? Tous les yeux se posèrent sur le nouvel intervenant. C’était un Humain de sang royal. Il avait choisi de s’établir plus au nord, les faux compliments et les trahisons du château royal le dégouttaient. Il fonda alors la ville de Fordor près des Terres Maudites. Il dut souvent se mesurer aux puissants Argoriens mais en général, avec ses troupes, il avait le dessus. Il poursuivit : Ils sont quasiment tous morts et vous voudriez encore les persécuter, alors qu’ils ne présentaient finalement aucun danger ? Je pense que nous devrions plutôt écouter Eglaÿn, qui soulève un vrai problème. Si nous avons fâché les Dieux, nous devons savoir pour quelle raison et comment réparer notre faute. Il se rassit.
- Je vous ai dit que nous traiterions de ça plus tard. Pour l’instant, les Dragons constituent une menace réelle que nous combattrons une fois de plus si besoin est. Et, dois-je vous rappeler, Tohegrin, que vous êtes le vassal du Roi et que ses désirs sont des ordres ? Vous vous plierez donc à son bon vouloir, à l’issue de ce Conseil, soit-il différent des conclusions que nous établirons. Bien, messieurs, je vous propose de poursuivre le Conseil après s’être restaurés. Un repas a été préparé afin de vous faire bon accueil. Veuillez passer dans la pièce à côté.
Ils se levèrent tous, à l’exception d’Eglaÿn qui semblait perdu dans ses pensées. Soudain, il leva la tête. Tous le regardèrent, s’apprêtant à l’écouter. Il rabaissa la tête, retrouva le fil de ses idées et releva de nouveau la tête. Il se mit à parler :
- Et si… Et s’il se préparait quelque chose de terrible ? Quelque chose contre lequel nous ne pourrions point lutter, même si on unissait toutes les forces du monde ?
Tous se regardèrent, ébahis. Aucun d’entre eux ne pensa jusqu’alors que le problème de Myrenas put être aussi sérieux. Ils se dirigèrent tous vers la salle où un festin les attendait. Pourtant, leur joie venait de disparaître. C’est à eux qu’il importait de choisir les bonnes décisions afin d’éviter peut-être le pire et nul d’entre eux ne se sentait d’en endosser la responsabilité…
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